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Les Centurions, derniers hommes de la littérature

Depuis le récit homérique jusqu’aux Hussards (« à chaque mot, il y a mort d’homme ») et aux derniers soubresauts de la grande littérature, avant donc que celle-ci ne s’échoue dans les bluettes actuelles, le roman a toujours porté le fer et, avec lui, les valeurs masculines traditionnelles. Les Centurions, chef d’oeuvre de Jean Lartéguy, vendu à plus d’un million d’exemplaires depuis sa parution en 1960, fait incontestablement partie des livres à mettre entre toutes les mains des hommes prêts à porter le combat et à réfléchir sur le sens profond des rapports qui se nouent entre eux.

La colère prochaine des Légions

De façon prophétique, le roman s’ouvre sur un exergue apocryphe signé Marcus Flavinius et adressé à son cousin Tertullus resté dans ses pénates à Rome :

« Je t’en prie, rassure-moi au plus vite et dis-moi que nos concitoyens nous comprennent, nous soutiennent, nous protègent comme nous protégeons nous-même la grandeur de l’Empire. S’il devait en être autrement, si nous devions laisser en vain nos os blanchis sur les pistes du désert, alors que l’on prenne garde à la colère des Légions ».

Il suffirait assurément de remplacer le terme empire par celui de civilisation pour saisir toute l’actualité du propos. Et si celui-là a désormais disparu, gageons qu’il en soit différemment de celle-ci. Pour cela, il faudra des hommes à la hauteur de ceux que furent Raspéguy (décalque de Marcel Bigeard, général français le plus décoré du siècle dernier), Boisfeuras (inspiré de Paul Aussaresses) ou Esclavier, quelques-uns des héros décrits avec talent par Lartéguy.

Virilité guerrière

Les Centurions relate l’histoire d’une époque révolue, celle des guerres coloniales et de ses colonnes de prisonnier qui ne perdirent jamais ni leur honneur, ni le sens de l’empire, ni leur amour du drapeau – celui-ci ne se résumant plus guère désormais qu’à s’enrober de l’étendard tricolore devant un écran géant lors d’une coupe du monde de foutebôle.

Il y a chez les centurions quelque chose des combattants de la Saint-Crepin de William Shakespeare (« quiconque aujourd’hui verse son sang avec moi, sera mon frère ; si humble qu’il soit, ce jour anoblira sa condition ») ou des Mousquetaires qui ont toujours su, chez Alexandre Dumas, faire prédominer la camaraderie sur tout malentendu de nature politique ou sentimentale. C’est que, chez ces gens-là, les amitiés vraies, presque une fraternité, se forgent dans le combat commun et le courage qui transformeraient presque les défaites en victoires.

Après avoir été fait prisonniers et baladés de cuvette en cuvette en pays thaï, sous le regard impassible de geôliers, les centurions modernes sont libérés et retournent en France où ils se trouvent confrontés à l’indifférence et au mépris d’une société qui préparait son déclin et qui ne reconnaissait plus dans l’héroïsme une valeur cardinale. Et donc, ils reprirent le combat, presque en chantant.

En même temps que le combat, c’est leur destin qu’ils empoignèrent à pleines mains, en Algérie cette fois-ci, pour y mener une guerre qui changerait le visage de la France -une guerre qui, pour les centurions, n’en ignorant probablement pas l’issue, avait tout de la quête personnelle et du baroud d’honneur. Par un rare talent littéraire (car Les Centurions est un roman remarquablement écrit), Lartéguy décrit les mécanismes psychologiques menant à la torture.

Un roman inactuel

Jean Lartéguy est aujourd’hui tombé dans l’oubli : ses funérailles, en 2011, furent célébrées dans un (relatif) anonymat. Les Centurions aurait déjà rejoint le cimetière littéraire si quelques irréductibles de la littérature de droite et virile ne le dépoussiérait pas de temps en temps. Preuve que les scènes de combat y furent relatées au plus juste, le général David Petraeus, qui fut commandant de la coalition militaire en Irak et qui prit ensuite le commandement des troupes de l’OTAN en Afghanistan, s’est inspiré du livre pour asseoir sa stratégie –et, suppose-t-on, se doter d’un surcroît de courage. Lors de l’une de ses dernières interventions, Bernard Lugan a révélé que Les Centurions figurait parmi les deux romans les plus lus (avec Les réprouvés de von Salomon) par son escouade « contre-révolutionnaire » en mai 68.

Le roman fut porté à l’écran – de façon décevante – par Mark Robson en 1966, avec – excusez du peu – Alain Delon, Anthony Quinn (si excellent lorsqu’il incarna deux ans auparavant Zorba le Grec, héros nietzschéen), Maurice Ronet et les sublimes Michèle Morgan et Claudia Cardinale. A défaut de trouver le roman (désormais difficilement dénichable, à moins d’y mettre le prix), le film offre une porte d’entrée insuffisante mais satisfaisante.

En littérature, ne restent désormais que les auteurs campant des personnages mangeant bio et faisant de l’ikebana, vivant dans des appartements avec vue imprenable sur une métropole, participant à des défilés de mode où des mannequins étiques se parent de robes en chocolat, trimbalant leur silhouette patibulaire et traînant leur spleen dans des ruelles désertes à l’autre bout de la planète.

Bien loin de l’esprit des centurions qui savaient pourquoi ils portaient le fer à l’autre bout du monde.

Par Grégory VB

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