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Le sexe est-il sain ou décadent chez un homme et dans une société ?

Pour juger au mieux de la santé d’une société ou d’un individu, pour jauger s’ils sont encore jeunes et sains, ou, au contraire, à ce point décrépits qu’ils effleurent leur crépuscule, deux interprétations d’un même phénomène furent toujours offertes aux chercheurs et autres interrogateurs de leur temps. Ce phénomène, c’est la sexualité, et particulier la sexualité, disons, « vorace ». Avoir un « grand appétit » sexuel est-il un symptôme de décadence ou d’ascendance chez un homme ? Réflexion.

Sexualité assumée et sexualité cachée

De quoi la sexualité est-elle le nom ? De quoi est-elle le symptôme ? Nous évoquerons ici la sexualité débordante, celle qui, diurne et assumée, se montre dénuée de culpabilité et de pudeur, ne choquant plus les mœurs du temps. La société occidentale actuelle est celle qui, apparemment, promeut ce type de sexualité, en assumant nettement son appréhension désormais légère de la gaudriole. Toute l’Histoire de l’Occident – encore apparemment – ne fut pas ainsi, et il y eut des époques dans lesquelles un regard superficiel aurait pu estimer qu’elles étaient dénuées de tout érotisme et de penchants pour la galanterie.

De même, certains individus affichent une sexualité confiante et tout à la fois joyeuse, n’approchant la chose qu’avec gaieté et frivolité, alors que d’autres, fort éloignés de toute désinvolture à ce sujet, l’approchent avec gravité, l’évoquent le moins possible – ou alors en termes convenus – et ne semblent pas en faire un centre d’intérêt important.

Evidemment, ces différentes idiosyncrasies peuvent, dans quasiment tous les cas, s’expliquer par des causes externes, et il faut moins les voir comme dépendantes d’attirances et d’affections particulières, toutes naturelles et intrinsèques, que comme directement déterminées par l’éducation, la culture du moment (la mode), la liberté, pour ainsi dire : les mœurs.

Encore aujourd’hui dans le monde occidental, et en particulier depuis que d’autres cultures l’ont pénétré, comme l’Islam, nous pouvons voir cohabiter ensemble des individus pour qui la sexualité doit être débordante, libératrice et assumée, et d’autres pour qui elle serait sale, coupable et volontairement dissimulée.

Deux jugements sur la sexualité

Que ce soit à l’échelle de la société ou à celle de l’individu, deux jugements se sont presque toujours retrouvés en butte dans l’histoire des idées sur cette question : l’un, moralisateur, perçoit la sexualité affichée et revendiquée comme un symptôme de délitement, de décadence, et, pour s’en prémunir, marque du sceau du diable toute société qui se livrait un peu trop à la débauche, ainsi que tout individu un peu trop libertin. L’autre, affranchie et souvent provocatrice, celle qu’on a pu appeler, dans l’Histoire, païenne, et aujourd’hui, tout simplement, moderne, considère plutôt la sexualité débordante d’une société, ainsi que son corolaire chez les individus, comme des signes de vitalité, de puissance et de jeunesse, ce qui, loin d’être des signes de décadence – donc de mort prochaine – sont plutôt des symboles d’une vie qui s’affirme et se promeut, annonçant ainsi des avenirs radieux.

Ces visions, si radicalement opposées sur le même sujet, nous invitent à nous interroger ; interrogation d’autant plus pertinente que la sexualité, à notre époque, semble avoir pris une place d’importance : on la dit nécessaire à l’émancipation individuel, au couple et au bol d’air qu’elle amènerait soi-disant à la société (les gauchistes des années 60-70 ayant tablés que celle-ci s’ennuyait et n’était qu’un glacis d’hypocrites, chose désormais révolue depuis la « libération » sexuelle). La question de savoir si la sexualité assumée et débordante participe ou non d’une décadence est donc on ne plus intéressante à poser à l’heure actuelle.

La sexualité vue comme une décadence

L’on connaît les lieux communs sur la débauche : Sodome brulant sous le souffle de Dieu, Rome périssant de ses orgies voluptueuses et l’aristocratie française du dix-huitième siècle, badinant joyeusement dans les boudoirs avant de rejoindre l’échafaud révolutionnaire. Nos consciences sont toutes gorgées de ces images et des conclusions qu’elles portent en elles, à savoir que la licence, le vice et la volupté ne sont que des prodromes d’une catastrophe, et l’on ne trouve point étonnant que Sade et sa perversité n’apparurent dans l’Histoire que dans les derniers souffles de la civilisation qu’il représentait, celle qui, aristocratique et royale, devint libertine, donc mourante et bientôt décapitée. Pareillement, les réactionnaires de tous poils s’entendent presque unanimement sur l’idée que la civilisation occidentale, depuis les années soixante-dix et sa « libération » sexuelle, serait précisément en train de mourir – d’en mourir, décédant sous les coups conjoints de l’émancipation des femmes, de la multiplication des divorces, de l’abaissement de la famille et de la trop grande liberté, transformée en licence.

Cette méfiance envers l’émancipation sexuelle semble a priori être accréditée et légitimée par l’Histoire, car il apparaît en effet que ces moments libertins soient presque toujours des marches pieds vers le crépuscule. Au niveau individuel, les hommes débauchés eurent eux-aussi une image péjorative : Suétone peint les empereurs romains libidineux et sales, ce qui, ajouté à leur cruauté et leurs folies, participe d’en faire des hommes détestables. Plus intéressant encore, ces archétypes exécrables de l’homme « trop porté sur le sexe » persistent aujourd’hui, malgré notre émancipation sexuelle, et l’on donne presque toujours la part belle au père de famille et à l’homme fidèle, tout en honnissant le dragueur invétéré, l’homme qui va voir des prostitués ou qui n’envisage les femmes que pour leur corps. Quant à la femme trop légère, la demi-mondaine, celle qui multiplie les expériences sexuelles, celle-ci garde encore indéniablement une mauvaise image. Cette image dégradante s’inscrit sans doute dans le même logique que celle qui juge une société trop licencieuse : l’on considère inconsciemment que cet homme, cette femme ou cette société ne sont pas tout à fait aptes à la reproduction, car si l’on considère nos jugements et nos points de vues comme asservis par le principe vital de la volonté de vivre, et donc de se reproduire, toutes jouissances dont l’objet ne serait que la jouissance elle-même contreviendrait gravement à l’idée, inconsciente pour une grande part, que la survie et la reproduction dépendent avant tout de sacrifices, d’abnégations et d’utilité plutôt fonctionnelle de la sexualité.

D’ailleurs, cette répugnance peut se justifier aux vues de la chute de la natalité en Europe, plus forte depuis que la sexualité s’est émancipée. L’homme, déterminé en partie par son principe vital de survie et de reproduction, regarderait ainsi encore – et sans doute à jamais – une sexualité trop débordante comme quelque chose qui mettrait en péril sa propre survie. Mais revenons au sujet : qu’importe ici de savoir pourquoi les hommes peuvent répugner ou, au contraire, apprécier le phénomène de l’émancipation sexuelle ; ce sur quoi il importe de réfléchir, c’est sur ce que signifie cette même émancipation au regard de la décadence ou de l’ascendance, de la vieillesse ou de la jeunesse, de la mort ou de la vie.

La sexualité vue comme ascendance

Nous disions que l’Histoire parait accréditer la thèse selon laquelle la sexualité, lorsqu’elle s’émancipe des carcans traditionnels et demande plus que des rapports conjugaux et convenus, serait une marque, un symptôme, une preuve, de décadence. Or, cette considération est en vérité limitée à bien des égards. D’abord, au niveau de l’Histoire, comment pourrait-on interpréter le moment grec à l’aune de cette même thèse ? Sauf à penser comme Hegel que la Grèce Antique n’appartient pas vraiment à l’Histoire tant celle-ci est parfaite, nous sommes obligés de prendre en compte une civilisation qui, si elle ne poussait pas non plus à la débauche (n’exagérons tout de même pas), accordait cependant une liberté des mœurs considérable ; considérable dans le sens où la sexualité n’était pas du tout marqué du sceau du péché (tout manichéisme étant naturellement inconnu des grecs de la période héroïque comme classique). Ce rapport sain au corps et à ce qui en découle, fut particulièrement loué par Friedrich Nietzsche, qui voyait dans l’attitude des grecs vis-à-vis du sexe quelque chose de pur, de vivant, de naturel joyeux et fort, en somme : plein de vie. Pour lui, c’est le christianisme et son mépris du corps qui aurait rendu vicieuse la sexualité, alors qu’au naturel, dans l’appréhension spontanée de celle-ci, elle ne serait qu’une marque de santé. L’érotisme dans la Grèce classique apparaît donc comme sain, assumé souvent, et l’on ne peut décemment pas dire que la civilisation grecque soit morte de cela, ni même qu’elle fut une civilisation décadente au moment même où le libertinage était, si ce n’était admis, au moins rependu. Que dire aussi de la sortie de Stendhal, lorsqu’il écrit que : « En morale, l’amour des femmes est un mal infiniment petit. Tous les grands hommes grecs étaient libertins ; cette passion dans un homme indique l’énergie, qualité sine qua non du génie. »[1]. Ainsi donc pour l’auteur du Rouge et du Noir, le libertinage, au niveau individuel, loin d’annoncer un dérèglement de la personne, une décadence de celle-ci, ou des orientations malsaines, serait au contraire un signe de son génie, de son énergie, c’est-à-dire d’ascendance personnelle. Comme l’explique très bien François Bluche dans sa monumentale biographie de Louis XIV, (biographie monumentale car embrassant tout autant la vie du Roi Soleil que la peinture des mœurs des français du grand siècle), le péché de la chair était sans doute le moins punissable en ce temps là, et tout le monde à la cour y goutait, pour peu qu’ils sussent se faire absoudre par quelques hommes d’Eglise, scrupuleux en tout, mais relativement indulgents sur cette question là. Là encore, l’on ne peut pas dire que la France du dix septième siècle était en pleine décadence ; au contraire : elle connaissait son apogée.

Comment, dès lors, envisager la chose, lorsque deux thèses absolument inverses viennent s’affronter sur le même terrain, celui de l’Histoire et de la psychologie ? La sexualité n’aurait-elle alors aucun rapport avec la décadence d’une société et la déchéance d’un homme ? Si tel était le cas, alors il faudrait revoir tous les jugements péremptoires sur la nature débauchée de notre siècle, et le lien que cette débauche pourrait avoir avec notre manifeste décadence.

Seule l’obsession de la sexualité est décadente

En réalité, si lien il y a entre sexualité « débordante » ou « débauche » et décadence, il n’est pas celui auquel nous pensons spontanément et c’est ici que nous touchons toute l’ambiguïté du problème.

Napoléon Bonaparte, dans un manuscrit de jeunesse, écrivait : « Ce qu’il y a de sûr (…), c’est qu’un peuple livré à la galanterie a même perdu le degré d’énergie nécessaire pour concevoir qu’un patriote puisse exister. » Arrêtons-nous sur la sentence de celui qui deviendra empereur. Par « galanterie », le jeune Bonaparte entend « l’amour », la disposition de l’âme trop portée vers le cœur, vers le commerce entre l’homme et la femme, qui débouche toujours, tout naturellement, à des rapports charnels. Ainsi, la marque de la décadence d’une société ou d’un homme – ce qu’il faut entendre, dans la bouche de Napoléon par « l’absence de patriotes » – se révélerait par les rapports trop étroits entre les hommes et les femmes, ceux-ci ne songeant qu’à séduire celles-ci, et ne se sentant vivre qu’à leur chaleur partagée. Le parallèle avec notre époque est prégnant : nous vivons dans une société où l’Amour, le rapport homme/femme, le couple, la sexualité, les « relations », le cœur et tout ce qui s’en suit, semblent être devenus des éléments d’une extrême importance dans une vie, et l’on exagérerait à peine si l’on avançait que beaucoup de nos contemporains ont l’air de faire de tout ceci leurs centres d’intérêt absolument primordiaux. Or, l’on n’exagérerait pas moins si l’on continuait par dire que le patriote, dans notre société, est loin d’être la figure dominante, et qu’il apparaît même, sous bien des égards, comme anachronique, voire carrément étrange.

Napoléon Bonaparte eut-il pour autant une vie sexuelle indigente ? Non, il n’en est rien, et on lui prête nombre de conquêtes. Pourtant, il fut patriote, homme plein de force et en pleine ascendance. Ce n’est donc pas la sexualité débordante qui doit être mis en cause dans la décadence d’une société ou d’un homme, mais plutôt l’obsession de celle-ci.

Pour mieux comprendre la nuance, il nous faut peut-être passer par l’Iliade d’Homère. Les deux camps qui s’affrontent sont les achéens – les grecs – et les troyens. Les deux peuples ont une vie sexuelle débordante : Achille le thessalien est entouré de femmes, Pâris est spécialement connu pour son libertinage. Seulement, une différence psychologique se dessine entre les deux protagonistes. Si guerre de Troie il y a, c’est justement parce que Pâris préfère son amour, et donc son attirance sexuelle (comme cela est clairement précisé), au bien de sa patrie. Les troyens, s’ils méprisent un peu le jeune séducteur, concèdent que la beauté d’Hélène vaut bien une guerre. Ainsi, malgré qu’ils regimbent à faire la guerre pour une cause si légère, ils cèdent quand même à la volupté, à la dépendance sexuelle et affective. Ils font passer l’amour avant leur patrie.

Fut-il de même chez les grecs, chez Achille ? Lorsqu’Agamemnon lui demande Briseis, la merveilleuse Briseis dont Achille, l’orgueilleux Achille, le plus fort de tous les hommes, s’est épris, il cède au Roi, il cède aux injonctions de l’autorité, et, pourrait-on dire, à la patrie. L’on sait qu’Achille bouda largement cette décision, mais qu’importe : contrairement à Pâris, il fit passer les caprices de son cœur et de sa sexualité après la soumission qu’il devait envers son chef légitime, qui représente, en quelque sorte, l’intérêt supérieur. Notre sensibilité moderne accorderait bien évidemment sa sympathie davantage au romantique Pâris qu’au sévère Achille, mais il n’en reste pas moins que, à cause de ce comportement décadent de Pâris (c’est-à-dire qui fit passer la sexualité en premier), la catastrophe survint, la destruction de Troie. Destruction de Troie qu’ici, nous pouvons comparer à celle de Babel et à l’échafaud de la Révolution ; châtiments survenus non pas, comme nous venons de le voir, à cause de la liberté des mœurs et de la sexualité débordante, mais seulement à cause de la dépendance envers cette dernière, à cause de la trop grande importance que celle-ci prit dans l’existence, et qui fit que, à un moment donné, elle devint l’intérêt premier, au mépris de tous les autres.

Perversité décadente contre appétit sexuel sain

Ainsi, si nous devions juger la sexualité comme symptôme ou non de décadence, il nous faudrait donc nous garder d’une approche moraliste et bien trop simpliste, afin de cibler plutôt la nuance qui est seule déterminante : ce n’est pas la sexualité débordante, la volupté et la concupiscence qui sont dégradantes et symptomatiques d’une décadence, mais une tournure d’esprit qui ne fait que trop la part belle au commerce libidineux et amoureux entre les hommes et les femmes, qui donne une trop grande importance à ceux-ci, les mettant au dessus de tout, et accaparant toute l’existence ; tournure d’esprit qui, qui plus est, n’est en rien garante de la sexualité effective, car si l’on en croit à la fois Houellebecq et son analyse de la vie sexuelle moderne (qui ne serait en vérité qu’une grande misère dissimulée sous une faconde et un amas d’impératifs jouisseurs et licencieux) et le mot célèbre d’une grande dame du siècle classique (« je n’en parle pas, monsieur, parce que je le fais beaucoup »), ce trop grand tropisme vers l’Amour, la galanterie et le sexe n’aurait aucun rapport avec la sexualité débordante, mais seulement avec la perversité de l’esprit, perversité qui seule, finalement, serait véritablement symptomatique de la décadence. 

Comment regarder notre Occident moderne et les hommes occidentaux à travers ce prisme nouveau ? Ceux-ci ne sont pas décadents parce qu’ils baisent (ils l’ont toujours fait et peut-être même davantage dans le passé…) mais seulement parce qu’ils font désormais passer leur sexualité avant toute chose, qu’ils en font même parfois une fierté (la gay-pride par exemple), voire une identité (LGBTI), une obsession (le porno, les applications de rencontres, les clubs échangistes), leur seul centre d’intérêt (avec l’argent, peut-être – et encore il est possible de penser que la recherche d’argent n’est en réalité que la volonté d’accroitre son potentiel attractif).

En somme, pour un homme, vouloir du sexe est sain (ascendance) ; ne faire qu’y penser est pervers (décadence). 

 

(1) Les écrits Erotiques de Stendhal, lettre du 27 floréal

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